Quand un deuil invisible monte dans la cabine
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Le 27 mai 2026
Ce que les propriétaires de flotte, les répartiteurs et les gestionnaires de l’industrie du camionnage ont besoin de savoir, et d’oser
Il conduit depuis vingt-deux ans. Il connaît chaque bretelle d’autoroute, chaque pesée, chaque poste de frontière. Il est fiable. Ponctuel. Jamais de plainte. Mais depuis quelques semaines, il arrive avec du retard à ses points de livraison. Son répartiteur a reçu deux appels de clients. Et lui, il est assis dans sa cabine sur un stationnement quelque part entre Montréal et Toronto, incapable de rappeler pour expliquer. Ce que personne ne sait : sa femme l’a quitté le mois dernier. Après vingt ans. Les enfants sont avec elle. Il rentre dans un appartement qu’il ne reconnaît pas, quand il rentre. La plupart du temps, il dort dans sa cabine. Parce que c’est le seul endroit où il se sent encore chez lui. Dans l’industrie du camionnage, on parle beaucoup des heures de conduite, des règles de sécurité, de la pénurie de chauffeurs. On parle très peu de ce qui se passe à l’intérieur de l’homme ou de la femme qui passe des semaines seul sur la route avec un deuil invisible pour seul passager.
Le deuil invisible : une souffrance sans aire de repos
René est camionneur longue distance depuis quinze ans.
Il y a trois mois, son père est décédé à 71 ans. René a pris quatre jours. Il a conduit jusqu’aux funérailles, conduit pour revenir, et reconduit le lundi suivant. Personne dans sa compagnie ne lui a demandé comment il allait. Son répartiteur lui a dit :
« Bonne chance. » Il n’en a pas fallu plus pour que René comprenne qu’il n’y avait pas de place pour ce qu’il ressentait entre deux livraisons.
Un deuil invisible, que la chercheure Pauline Boss a nommé « ambiguous loss » et que Kenneth Doka a théorisé sous le concept de disenfranchised grief, est une perte que l’entourage professionnel ne reconnaît pas comme méritant du soutien.
Dans l’industrie du camionnage, cette réalité est amplifiée par l’isolement structurel du métier : il n’y a pas de collègues dans la cabine, pas de pause café partagée, pas de regard qui peut capter un signe de détresse.
Ces deuils invisibles peuvent accompagner vos chauffeurs sous bien des formes
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La séparation amoureuse ou le divorce, particulièrement fréquent dans ce métier en raison de l’absence prolongée
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La fausse couche ou la mort périnatale, apprise parfois par téléphone, à des centaines de kilomètres
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La perte d’un animal de compagnie, souvent le seul être vivant qui attend le retour
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La mort d’un proche survenue pendant une longue route, sans pouvoir être présent
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La maladie grave d’un parent ou d’un enfant qu’on ne peut pas accompagner à cause des engagements de livraison
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La rupture familiale ou l’éloignement progressif des enfants qui grandissent sans leur parent
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La perte d’un collègue chauffeur dans un accident de route
Ces pertes n’ont pas de ligne dans les contrats de transport. Elles ne génèrent pas de remplacement de route. Et pourtant, elles montent dans la cabine chaque matin et elles influencent directement la concentration, les réflexes et les décisions du chauffeur. Sur une autoroute, à 105 km/h, cela a des conséquences qui vont bien au-delà de la performance.
Ce que le deuil invisible coûte à l’industrie du camionnage : les chiffres qu’on ne peut plus ignorer
La compagnie de transport de Marc compte quarante chauffeurs.
En deux ans, il a eu six départs, dont deux pour épuisement et un pour une invalidité liée à la santé mentale. Chaque départ lui a coûté des semaines de recrutement, des milliers de dollars en formation, et des retards de livraison qui ont tendu ses relations clients. Il a commencé à se demander si le problème est dans le métier lui-même. Il n’a pas encore pensé à regarder ce qui se passe à l’intérieur de ses chauffeurs.
L’industrie du camionnage est l’une des plus exposées aux problèmes de santé mentale non reconnus. La combinaison d’isolement, d’horaires irréguliers, de pression de performance et d’éloignement familial crée un contexte où les deuils s’accumulent sans espace pour être nommés. Et les coûts organisationnels sont documentés.
Ce que les chiffres révèlent sur la détresse invisible des camionneurs
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27,9 % des camionneurs souffrent de solitude et 26,9 % de dépression
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20,6 % des camionneurs présentent des troubles chroniques du sommeil et 14,5 % de l’anxiété significative
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84,2 % des camionneurs n’ont pas accès à des congés de maladie payés
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Le taux de roulement annuel des chauffeurs longue distance est d’environ 94 % aux États-Unis
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Les camionneurs et chauffeurs-livreurs figurent parmi les emplois masculins les plus touchés par les lésions psychologiques liées au travail au Québec
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Au Canada, les problèmes de santé mentale génèrent 6 milliards $ de pertes de productivité annuelles
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Le présentéisme lié à la détresse psychologique coûte entre 6 944 $ et 8 432 $ par employé par année
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La fatigue liée à la détresse psychologique est associée à une hausse significative du risque d’accidents impliquant des véhicules lourds
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Les maladies mentales sont à l’origine de 30 à 40 % des cas d’invalidité de courte durée au Canada
Dans une industrie où chaque heure de retard a un coût direct, où chaque accident de route a des conséquences humaines et juridiques majeures, et où la pénurie de chauffeurs qualifiés est structurelle, ignorer la santé émotionnelle de ses chauffeurs n’est pas une option neutre. C’est une décision qui se paie, d’une façon ou d’une autre.
Les recherches sur l’isolement et la santé mentale des camionneurs soulignent que le manque de soutien social est l’un des principaux facteurs aggravants de la détresse psychologique dans ce métier. Un appel de cinq minutes d’un répartiteur ou d’un gestionnaire pour demander comment va un chauffeur peut, littéralement, changer le cours d’une journée sur la route.
La paralysie du répartiteur ou du gestionnaire : quand la distance devient une excuse pour ne rien faire
Chantal est répartitrice depuis dix ans.
Elle connaît ses chauffeurs par leur voix. Elle sait reconnaître quand quelqu’un n’est pas dans son assiette. Depuis deux semaines, René répond par monosyllabes. Il est toujours livré à temps, mais quelque chose a changé. Chantal hésite à poser la question. Elle se dit que ce n’est pas son rôle. Que René est un adulte. Que si ça ne va pas, il le dira. René, lui, attend depuis deux semaines que quelqu’un lui pose la question.
Dans l’industrie du camionnage, la relation entre le gestionnaire ou le répartiteur et le chauffeur se passe souvent entièrement par téléphone ou par application. Cette distance physique est souvent utilisée comme justification pour ne pas s’engager dans une conversation humaine plus profonde. Mais c’est précisément parce que le chauffeur est seul qu’un contact humain authentique a un impact si fort.
Le silence d’un gestionnaire face à un chauffeur en difficulté n’est pas une absence d’action. C’est un message : « Tu es seul avec ça. » Et dans une cabine, à des centaines de kilomètres de tout le monde, ce message peut avoir des conséquences que personne ne veut voir arriver.
Vulnérabilité, accueil, reconnaissance : ce que l’industrie du camionnage peut apprendre à faire
La vulnérabilité : le courage d’un appel qui dépasse le manifeste de livraison
Chantal appelle René un mardi matin, pas pour une livraison. Elle dit : « René, j’entends dans ta voix depuis deux semaines que quelque chose ne va pas. T’es pas obligé de me dire quoi. Mais je voulais juste que tu saches que je te vois, même à distance. » Il y a un long silence. Puis René dit : « Ma femme m’a laissé… Je ne sais pas trop comment gérer ça. » Chantal dit : « Je suis là. » Deux mots. Et René a continué sa route différemment ce matin-là.
La vulnérabilité n’est pas une faiblesse de répartition. C’est la capacité à voir l’humain derrière le numéro de plaque. Brené Brown a démontré que les leaders qui font preuve de vulnérabilité authentique créent des équipes significativement plus engagées et plus loyales.
Dans une industrie où la rétention des chauffeurs est un défi constant, ce type de lien peut faire la différence entre un chauffeur qui reste et un chauffeur qui repart.
L’accueil : créer une culture d’entreprise où la route n’est pas une zone de non-droit émotionnel
Accueillir le deuil dans une entreprise de transport ne signifie pas transformer les appels de répartition en séances de soutien.
Cela signifie créer une culture où un chauffeur sait qu’il peut dire : « Ça va pas bien » sans craindre de perdre sa route ou d’être perçu comme un problème à gérer.
Concrètement, cela peut ressembler à :
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Former les répartiteurs à reconnaître les signes de détresse
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Mettre en place un protocole simple : un appel de vérification humaine distinct des appels opérationnels
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Informer clairement les chauffeurs de l’accès au Programme d’aide aux employés (PAE)
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Ne pas interpréter systématiquement une baisse de rendement comme un manquement disciplinaire
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Créer, lors des retours à la base, des moments de contact humain authentique
La reconnaissance : nommer la perte pour qu’elle n’envahisse pas la route
La neuroscientifique Mary-Frances O’Connor démontre que la reconnaissance sociale d’une perte active des régions du cerveau liées à la sécurité émotionnelle.
Pour un chauffeur qui passe dix heures, seul au volant d’un véhicule de plusieurs dizaines de tonnes, cette stabilité intérieure n’est pas un luxe. C’est une condition de sécurité publique.
Ce que ça coûte de ne rien faire, et ce que ça rapporte d’agir
Ignorer le deuil invisible entraîne :
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Une hausse du risque d’accident de la route lié à la distraction cognitive
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De l’absentéisme non planifié
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Des départs de chauffeurs expérimentés
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Des coûts de recrutement et de formation qui s’accumulent
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Des risques d’invalidité et de réclamations
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Une réputation dégradée auprès des clients
Les entreprises qui agissent observent :
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Un meilleur taux de rétention
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Moins d’accidents et de réclamations
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Un sentiment d’appartenance plus fort
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Une réputation d’employeur humain
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Des chauffeurs plus concentrés et plus vigilants sur la route
En ce mois de la sensibilisation à la santé mentale : et si on changeait le courant d’air dans la cabine ?
René est toujours là, deux ans plus tard.
Il a traversé sa séparation. Il a pleuré dans sa cabine plus d’une fois. Mais il n’a pas lâché, parce qu’un mardi matin, quelqu’un a pris le temps de l’appeler, pas pour parler de livraison, mais pour lui demander comment il allait, vraiment. Ce coup de téléphone a duré sept minutes. Il a changé quelque chose d’important.
Cette année, la Semaine nationale de la santé mentale porte le thème : « Rassemblons-nous, Canada. Des liens plus forts pour une meilleure santé mentale. »
Dans l’industrie du camionnage, ce rassemblement peut commencer dans un appel de répartition, dans un café à la base, dans un texto envoyé entre deux livraisons. La route est longue. Le deuil l’est encore plus quand on le porte seul. Cela s’apprend. Cela se pratique. Et cela commence par une décision : celle de voir, même à distance, l’humain qui est au volant.
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Lynne Pion · Mme Deuil offre des conférences et des formations adaptées aux entreprises de l’industrie du transport, pour les propriétaires de flotte, les gestionnaires et les répartiteurs.
Ces interventions abordent les deuils invisibles avec profondeur, ancrage terrain et outils concrets, pour que le prochain chauffeur qui monte dans sa cabine avec un deuil invisible ne soit pas seul sur cette route-là.
C : [email protected]
T : 514-667-0100
Web : lynnepion.com
Web : deuilanimalier.com
T : 514-667-0100
Web : lynnepion.com
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Références
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Boss, P. (1999). Ambiguous Loss: Learning to Live with Unresolved Grief. Harvard University Press.
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Doka, K. J. (1989). Disenfranchised Grief: Recognizing Hidden Sorrow. Lexington Books.
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Sömnez, S. et al. (2012). Trucking Organization and Mental Health Disorders of Truck Drivers.
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Commission de la santé mentale du Canada (2023)
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American Trucking Associations (ATA)
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Gilbert-Ouimet, M. et al. (2024)
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Stroebe, M. & Schut, H. (2010). Psychological Bulletin.
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O'Connor, M.-F. (2022). The Grieving Brain.
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Brown, B. (2012). Daring Greatly.
Tendances en transport et logistique

